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La science post normale comme nouvelle approche de sortie de crise du covid-19 ?

La crise provoquée par la pandémie de Covid-19 continue de faire la une de tous les médias dans l’ensemble des pays concernés. Cette crise étant globale depuis mars 2020, nous avons vu apparaître une grande hétérogénéité des stratégies de confinement et de grandes incertitudes sur les perspectives d’un vaccin et de traitements éventuellement efficaces. Le débat ne cesse de s’intensifier voire de se polariser entre les pour et les contre alors que les stratégies de sauvegarde sanitaire et de relance économique s’amoncèlent.  Si la crise sanitaire n’est pas derrière nous, ce sont sans conteste les controverses au niveau sociétale et politique qui dominent le débat.

En avril nous avons publié un article à propos de la tribune “Post-Normal Pandemics” publiée par des collègues en anglais, en espagnol, en italien, et en portugais, exposant une perspective de “science post normale” sur la question des relations à entretenir— ou à construire — dans le cadre d’une situation de crise entre l’expertise des scientifiques, les pouvoirs publics et la société civile.

Aujourd’hui, je reviens sur le thème de la Science Post-Normale qui, à propos «de faits incertains, controversés, à forts enjeux, et nécessitant des décisions urgentes », paraît particulièrement pertinente pour appréhender la situation actuelle. Cela s’incarne aujourd’hui dans le Pitch d’un colloque qui se tiendra de manière online la semaine du 21-25 septembre 2020, « Knowledge, Science Practices and Integrity: Quality through Post-Normal Science Lenses », présenté par les organisateurs comme une « Randonnée Virtuelle » accessible au public en ligne

Afin de compléter ces informations sur le colloque virtuel lui-même, je vous propose une courte réflexion sur « La Science pour l’ère Post-Normale » de Silvio Funtowicz et Jerry Ravetz, comme Postface au moment de la re-publication cette année sur internet, à l’heure du COVID-19, de leur article datant de 1993, « Science for the Post-Normal Age ».

Un colloque virtuel pour évaluer la portée d’une nouvelle approche basée sur la science post-normale

Le Symposium PNS5, le 5ème dans une série biennale de colloques internationaux sur la Science Post-Normale, était initialement programmé pour septembre 2020 à Florence, Italie.

Alors que l’interpénétration de la science par la technologie, la finance, la politique et les média devient de plus en plus prégnante, des nouveaux défis se font jour. Les pratiques scientifiques deviennent, en fait, de plus en plus diverses — avec, par exemple, l’émergence de la science citoyenne, DIY (Do-It-Yourself) et des mouvements de « makers », et les réévaluations de la pertinence des filières de connaissance “locale” et indigène.  Dans ce contexte, la protection de l’intégrité et la qualité des connaissances nécessitent une réflexion critique sur la science elle-même. De nouvelles frontières sont nécessaires, entre des pratiques de science présentant des qualités qui sont négociées avec la société, et des pratiques qui sont entrepreneuriales, opportunistes, irresponsables, vides, voire malhonnêtes. 

L’interrogation des enjeux sur l’interface science-technologie-politique dans une perspective de Science Post-Normale conduit à des pratiques plus rigoureuses que dans la politique, mais moins précises que celles de la science du laboratoire — plus difficile aussi, mais avec le potentiel de restaurer l’intégrité aux pratiques scientifiques et la prudence des conseils aux politiques.

Quels seront les principaux thèmes abordés par ce colloque ?

  1. Qualité.  La conceptualisation de qualité, a-t-elle évolué dans les pratiques PNS depuis les années 1990 ?  Quelles sont les qualités nécessaires ou désirables pour l’ère post-normale ?  Si la qualité est définie comme l’adéquation par rapport aux préoccupations [fitness for purpose], alors qui décident les priorités et préoccupations prises en compte par la science ?  Comment peut-on envisager l’observation, l’évaluation et la négociation de qualités au sein d’une société ?
  1. Démarcation.  Comment se positionne la science post-normale dans les débats post-vérité et post-faits ?  Peut-on établir une frontière entre la science et la technologie et, si « oui », de quelle manière ?  Dans quelle mesure la crise de la démocratie et la crise de la science sont-elles interconnectées ?  
  2. Intégrité.  Est-il possible de maintenir l’intégrité personnelle et collective dans l’économie politique de technoscience ?  Comment ? Dans quel sens ?  La science post-normale, peut-elle contribuer à restaurer l’intégrité de la science tout en promouvant une réflexivité sur les valeurs ? 
  3. Les Communautés de paires élargies.  Quelles sont les avancées conceptuelles, les applications pratiques et les leçons à tirer des expériences réelles de communautés de paires élargies ?  Est-ce que des pratiques informées par les perspectives PNS évitent les erreurs de la naïveté, de l’opportunisme et du scepticisme   Les chercheurs PNS, peuvent-ils ou doivent-ils agir comme des médiateurs intègrent [honest brokers] » ? Existe-t-il une place pour une éthique d’engagement [ethics of care] ?  
  4. Controverses scientifiques.  Quels seraient les rôles des pratiques scientifiques « moins précises que la science du laboratoire » ?  Comment les analyses de l’incertitude et de la complexité ont-elles évoluées le long des années de la PNS ? 
  5. L’ère post-vérité et la connaissance pas commode [Post-truth & Uncomfortable knowledge].  Comment affronter les défis de l’ère post-vérité ?  Comment rendre la « connaissance inconfortable » à la fois visible et utile ? 

Une randonnée digitale vers PNS5 2021 à Florence 

En février/mars 2020, les organisateurs du colloque PNS5 étaient confrontés aux incertitudes COVID-19 qui rendaient presque impossible la réalisation de l’événement comme prévu.   

Pourtant la brutalité de la crise mondiale provoquée par la propagation de la maladie COVID-19 et par les effets en ricochet des réponses politiques et sociétales, constitue une validation insoupçonnée des préoccupations de la Science Post-Normale.

Les organisateurs du colloque PNS5 ont décidé, dans ces circonstances post-normales, de reporter le symposium physique pour un an (toujours à Florence, mais en septembre 2021), et de mettre en place une Randonnée Digitale vers le Symposium PNS-5 en 2021.

Cette « Randonnée Digitale » s’organise dans le format de diverses séances sur HOPIN — de conférences thématiques, tables rondes et ateliers interactifs — programmées les matins et après-midis de la semaine du lundi 21 au vendredi 25 septembre.  

La version provisoire (V2, du 4 septembre) du Programme se trouve ici : Programme provisoire Randonnée Digitale vers PNS5_2021.  Les détails seront affichés progressivement sur le site PNS5.

Les présentations pour les tables rondes seront enregistrées et disponibles en avance sur le site de la « Randonnée Digitale », en sorte de permettre, pendant la séance en ligne, un échange de vive voix entre participants.  

Pour des raisons techniques, l’événement sur HOPIN est structuré en deux parties : Part 1 pour les journées du 21-22 septembre, et [Part 2] pour les journées du 23-25 septembre 2020.  La plateforme HOPIN permet jusqu’à 300 participants pour chaque partie du Colloque et les organisateurs conseillent de s’inscrire au plus tôt pour être sûr d’une place.

Et la science post normale dans tout cela ?

Bien que cet essai porte sur une nouvelle pratique de science, la science post-normale (en anglais, Post-Normal Science, PNS), le titre de l’article en 1993 évoquait une ‘ère’.  Ce déplacement était délibéré et, à la lumière de l’histoire ultérieure du concept, il était juste.  Les quatre facettes déstabilisantes du mantra des « faits incertains, valeurs conflictuelles, enjeux élevés, et décision urgentes » impliquent finalement une condition de société.  En effet, au moment des premières publications de la perspective PNS, des critiques bien-intentionnées suggéraient qu’elle s’appliquerait en réalité au domaine de la politique et non à la science.  

L’argument était que la vraie science engage des faits qui sont certains et peut s’exprimer par des données précises, alors que les valeurs, les enjeux et les décisions appartiennent à des domaines hors du domaine scientifique.  Il était présumé que, dans la mesure où la science influait sur les questions politiques, les effets seraient globalement bénéfiques dans le long terme, notamment par le biais des innovations technologiques — le science devenant ainsi, pendant l’ère post WWII, le moteur essentiel de l’économie. Tous ces présupposés confortables avaient néanmoins commencé à s’éroder avec, entre autres, la menace de l’annihilation nucléaire et la dégradation environnementale, conduisant enfin à une critique réflexive de la pratique de la science elle-même.

Au moment d’écrire ces lignes, pendant la pandémie COVID-19, l’approche PNS semble devenue le nouveau bon sens.  Et le besoin d’une nouvelle forme de pratique scientifique, conçue pour répondre aux défis devient de plus en plus reconnu. Les quatre points suivants, que nous vivons avec la crise provoquée par la pandémie du COVID 19, sont particulièrement éloquents.

1/. Des décisions terriblement urgentes ont dû être prises, alors que la croissance exponentielle des infections impliquait que chaque jour de retard coûterait des vies.  

2/. Les enjeux ont été aussi élevés que dans une guerre, avec la menace des systèmes de santé publique débordée avec les dangers d’implosion de l’activité économique et la réduction des libertés civiles durement acquises.  

3/. Un passage entre ces enjeux trouvé (peut-être impossibles à concilier) a provoqué une confrontation de valeurs, montant même des générations les unes contre les autres.  

4/. Et, si choquant pour ceux nourris par leur foi dans les certitudes de la science, notre incertitude paralysante, voire notre ignorance, sur les dynamiques d’avancement de la maladie et sur les moyens pour la combattre, est devenue — et reste encore — un fait marquant de la crise.  

Des désaccords entre experts, au sein même des disciplines scientifiques mûres, s’expriment ouvertement et, cela à la différence d’autres controverses “cla. Au fil des mois de crise, nous sommes témoins des conflits entre membres de la communauté scientifique.

Dans l’article d’origine, en 1993, nous développions nos arguments pour une nouvelle pratique PNS sur le plan méthodologique, en déplaçant la préoccupation avec la vérité vers celle de la qualité.  En même temps, nous insistions sur des dimensions irréductibles sociétales et politiques de la mobilisation d’effort scientifique pour répondre aux problèmes de société.  

Ces dimensions sont gérées, ou bien implicitement par des bailleurs de fonds et des groupes d’intérêt, ou bien explicitement par l’implication d’une « communauté élargie de paires ».  Une partie de cette idée est devenue familière grâce à l’émergence de différentes formes de « science citoyenne » ; mais, il faut néanmoins insister sur sa spécificité.  Les non spécialistes faisant partie de cette communauté élargie ne sont pas que des collecteurs de données mi-qualifiés ou des techniciens supplémentaires, ils (et elles) sont des « paires » engagés comme participants à part égale, contribuant constructivement avec leurs propres sources de sagesse, de connaissance, d’expérience et de savoir-faire, en complément des compétences des experts accrédités.  

Pendant la pandémie actuelle, les populations refusent de se voir seulement considérées comme des ‘patients’ contaminés ou potentiellement en devenir ; en revanche elles se mobilisent activement comme autant de participants autonomes dans le défi, acceptant volontairement des périodes prolongées d’inconfort et de danger, inventant des pratiques originales, et créant des nouvelles formes de solidarité, au nom du bien commun.

Cet élément moral de la crise peut devenir lui-même une force de proposition pour le changement.  Dans de nombreuses situations, nous sommes devenus vivement conscients que nous dépendions fondamentalement des personnels (vulnérables et quasi invisibles) des secteurs critiques de soin (santé et services) qui sont, dans les circonstances ordinaires, peu considérés.  

Les secteurs industriels puissants de la technoscience biomédicale, qui mobilisent tous leurs leviers d’influence économique et politique pour entretenir leur statut de favoris dans la course aux solutions, se trouvent dans l’obligation d’affronter ce vaste effort collaboratif visant la création de remèdes et de vaccins pour le bénéfice de tous.  En même temps, une délibération plurielle et inclusive se met en place, autour de l’opportunité et l’efficacité (ou non) de solutions non médicamenteuses comme le tracing ou pistage des personnes atteintes par le virus.  Ces communautés élargies de pairs sont, par l’introduction explicite de préoccupations politique et d’éthique, engagées dans la co-création de nouvelles approches.

Nous sommes maintenant entrés dans une ère véritablement Post-Normale.  Ni la Science ni la Société ne seront jamais comme avant ; et, nous devrions raisonnablement ne pas aspirer à un retour à la “normalité” pré-COVID.  Nous ne devrions pas, non plus, oublier les luttes contre la déstabilisation du climat et des écosystèmes, ni les inégalités socio-économiques croissantes, l’affaiblissement des institutions démocratiques, et les dérives autoritaires.  Si notre essai fondateur de 1993 est toujours en mesure d’aider chacun à appréhender les questionnements actuels et d’envisager une méthode pour une réforme de la science et la société , alors il aura bien atteint tout ses objectifs.

En conclusion je pense que ce colloque constitue une véritable opportunité pour tous ceux qui cherchent à construire et à promouvoir les changements institutionnels nécessaires pour placer le citoyen au cœur du process de recherche et d’innovation responsables.

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