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Gérer les déchets nucléaires de haute activité: le défi technologique à la rencontre de la responsabilité sociale

Cigéo : installations de surface

Cigéo : installations de surface

Visiter le saisissant Cigéo (centre industriel de stockage géologique)

Le 11 Mars dernier, sur proposition de l’ANDRA[1] plusieurs semaines plus tôt, j’ai eu l’opportunité de participer à une journée de visite sur le futur site probable d’entreposage définitif des déchets nucléaires à haute activité, à Bure dans la Meuse. Ce projet est connu sous le nom de Cigéo pour centre industriel de stockage géologique. Alors que j’avais accepté par curiosité, ce fut une expérience que je qualifierais de « dérangeante », relevant presque de l’introspection.

Il nous a fallu, après un arrêt dans une gare totalement excentrée, cheminer pendant une heure sur la route du souvenir de la grande guerre, symbole fort, s’il en est. Nous étions 4 au départ de Paris (une journaliste italienne spécialisée sur l’innovation , un responsable de blog expert en énergie, un membre de l’ANDRA et moi-même) et nous avons retrouvé, sur le site de Cigéo, deux étudiants de l’université de Nancy en sciences politiques et membres du parlement européen des jeunes. À Bure nous attendait notre « guide », un géologue présent sur ce site depuis son origine.

Aucun membre de notre petite « délégation » n’était a priori pro ou anti-nucléaire, et la question, toujours passionnée, de l’arrêt ou non des centrales, qui était pourtant d’actualité avec l’annonce (fort commentée dans la presse) la veille par la Ministre de l’Ecologie de rallonger la durée de vie des centrales françaises, n’a pas été abordée car, les autres membres, comme moi, étaient interpellés par ce que nous voyions.

En effet, en entrant dans une immense salle de muséographie didactique dont le but est d’expliquer ce qu’est l’entreposage des déchets nucléaires, le premier arrêt que nous avons spontanément fait, ce fut au sein de l’espace dit de la mémoire. Tout un travail de présentation et de recherche, en amont et en cours, impliquant une très grande variété de disciplines (humaines, scientifiques, artistiques, symboliques, linguistique, entre autres) pour transmettre par le biais de symboles (les langues et les repères actuels auront probablement disparu) couchés sur du papier inaltérable ou des saphirs gravés (car inaliénables) aux générations futures jusqu’à 100 000 millions d’années. De même une écothèque, entrepose depuis les années 1990 et dans un rayon de 200 kms des échantillons d’eau, de pollen, de terre….dans des congélateurs gigantesques et protégés pour pouvoir détecter sur le très long terme les signaux qui pourraient indiquer un problème touchant ces futurs déchets dormant.

Précisons que le projet Cigéo est concerné à 98% par les déchets nucléaires de haute activité (HA) (avec une durée de vie de l’ordre de 100 millions d’années) et par les déchets de moyenne activité à vie longue (de l’ordre de 300 ans), représentant respectivement 0,2% et 3% de l’ensemble des déchets radioactifs.

5 catégoeris déchets nucléaires

 

Il est à noter qu’il ne s’agit pour le moment que d’un projet, même si de nombreuses galeries à plus de 500 mètres sous terre ont été creusées avec des investissements colossaux déjà réalisés, notamment pour les alvéoles et les récipients contenant ces déchets qui y seront entreposés, comme nous avons pu le constater.

 

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Les dates clés de ce projet sont : 1991 pour la loi « Bataille » relative aux recherches sur la gestion des déchets radioactifs confiées à l’ANDRA (créée à cette occasion en indépendance des producteurs de ces mêmes déchets); 2006 après un débat du parlement, qui retient le stockage des déchets réversible profond des deux types de déchets nucléaires mentionnés ci-dessus ; 2011 la parution  du décret autorisant l’ANDRA à la poursuite de ces travaux….et la prochaine : 2017 où le décret d’autorisation sera accordé ou non, en fonction des résultats scientifiques et des débats, puis 2020 début des travaux ou non.

 

Historique du projet Cigéo

 

Or, il faut bien comprendre qu’il n’existe pas, à ce jour, d’autres solutions qui seraient plus fiables et que la plupart des pays producteurs de déchets nucléaires de ces catégories ont choisi cette voie, sachant que chaque pays est responsable, chez lui, de l’entreposage définitif de ses déchets nucléaires.

Ensuite, nous avons pris conscience objectivement que les 2/3 des déchets nucléaires concernés par ce futur entreposage à Cigéo sont déjà produits et sont entreposés en surface en attendant de refroidir !

La question des déchets : une Responsabilité et Équité Intergénérationnelle

J’ai pu sentir à ce moment là le véritable sens des mots Responsabilité et Equité Intergénérationnelle que nous invoquons dans nos publications et débats sur le développement durable…sauf que là ce n’est plus un exercice intellectuel, nous sommes confrontés au principe de réalité avec des enjeux hors du commun. Que nous soyons anti ou pro nucléaires, qu’importe….ce sont nos grands parents, nos parents nous et nos enfants qui avons été, sommes et serons utilisateurs de l’énergie nucléaire pour encore un certain nombre d’années…Nous sommes tous responsables de ces déchets au regard des générations futures qui ne recourront plus à cette forme d’énergie.

Alors comment se contenter des postures, soit de certains pro-nucléaires aveugles ayant une fois inaliénable dans la sécurité totale de leurs solutions; soit de certains antinucléaires refusant de discuter cette question de l’avenir de ces déchets nucléaires car ce serait, selon eux, concéder le début d’une ouverture pour débattre de l’opportunité du nucléaire ? Même si ce n’est pas facile, il nous faut dissocier notre responsabilité du passé de nos choix énergétiques du futur.

N’oublions pas que des pays, comme l’Allemagne qui ont fait le choix d’arrêter leur centrale nucléaire, sont aussi confrontés à la question de l’entreposage longue durée de leurs déchets HA et MAVL déjà produits. Pouvons nous, spécialistes des questions de développement durable, tourner la tête pudiquement ou fermer nos oreilles, comme d’ailleurs le font aussi beaucoup de décideurs politiques lorsque cette question de l’avenir de ces déchets est abordée ?

Nous ne pouvons plus éviter pourtant ce rendez vous qui doit être collectif, comme l’est désormais, même si cela est de façon parfois insuffisante la question du changement climatique. Pourquoi alors ce débat au sein de la société, qui est pourtant important, compte tenu des échéances de 2017 où le choix doit être définitivement fait (même si l’État insiste sur la preuve de la réversibilité des solutions) ne parvient pas à se tenir objectivement et dans la sérénité ? Les solutions à la lutte contre le changement climatique ne passent pas par des déchets encombrants matériels… En France en 2014, ce sont environ 1 475 000 M3 de déchets radioactifs, tout type de déchets confondus, qui  étaient produits, soit 2kg par an en moyenne par habitant. La production de ces déchets apparait comme le revers (sa force obscure !) du progrès c’est-à-dire comme une conséquence non intentionnelle de notre puissance technologique et, plus particulièrement la dimension sociale de la surveillance des déchets radioactifs de longue durée comme cas exemplaire des défis sociétaux posés par le fait de vivre éternellement avec eux.

Certains travaux économiques pourraient avancer qu’il suffit de compenser les populations des territoires concernés…mais la discussion avec l’Andra a montré les limites de cette solution et la complexité des solutions, même quand les préceptes du développement durable sont appliqués.

  • Cigéo s’est préoccupé du développement des emplois permis par son déploiement dans un département sinistré économiquement : ce sont 1300 à 2300 emplois directs supplémentaires (tout type d’activité) entre 2019 et 2025 qui seront créés, puis 600 à 1000 emplois directs pendant les 100 années d’exploitation prévues.
  • Les meilleurs chercheurs, toutes disciplines confondues, se penchent sur cette solution.
  • Des comparaisons internationales sont effectuées.
  • La préservation de l’environnement est au cœur d’investissements lourds de l’écothèque….
  • Des investissements d’amélioration des infrastructures : Des lignes ferroviaires réouvertes et des améliorations électriques, etc…
  • Le devoir de mémoire pour les générations futures est partout présent, y compris avec le bâtiment abritant les archives d’EDF sur ce site.

Pourtant lorsqu’il s’agit d‘appliquer les principes de gouvernance participative avec les parties prenantes , les choses se gâtent au point que les débats publics prévus en 2013 à Bure et à Bar le Duc ont du être annulés faute de discussion possible et que de nouvelles méthodes pour toucher et susciter l’intérêt des citoyens sont à l’étude.

Alors bien sûr, on peut invoquer le péché originel et renvoyer au manque de débat public et d’ouverture sur la société qui a accompagné tout le déploiement de l’énergie nucléaire dans notre pays[2]. Mais il serait plus responsable de retrouver le chemin de l’objectivité, non pas pour satisfaire nos « adversaires » d’hier  ou d’aujourd’hui, non pas par égoïsme, non pas pour imposer nos points de vue, non pas pour soutenir la continuité de la solution nucléaire, mais pour les générations futures et pour se sentir fiers d’avoir au moins essayé de trouver des solutions aux problèmes que nous avons contribué à créer et dont nous avons bénéficié.

Déchets nucléaires et gouvernance participative : The Port Hope Initiative

Pourquoi ne pas nous inspirer de l’expérience originale de la communauté de Port Hope, sur les rives du lac Ontario. Cette commune a été contaminée par des déchets faiblement radioactifs, issus des activités industrielles passées d’enrichissement du radium et de l’uranium.  Plus de 50 ans après, les communes de Port Hope et des alentours avaient décidé de reconstruire une relation sociale — et sociétale — avec leurs déchets.  Après 20 ans de discussions, l’agglomération de Port Hope insiste désormais sur la contamination locale comme sa « propriété », en allant jusqu’à la considérer comme une responsabilité historique qu’elle revendique comme faisant partie de son identité.  Le concept de gestion des déchets retenu par l’agglomération, et formalisé sous le nom de Port Hope Initiative, consiste à aménager les déchets radioactifs en tumulus ou en tertres funéraires.  Les déchets radioactifs empilés, et « recouverts » de façon appropriée, constituent des éléments du paysage, intégrés dans la vie quotidienne de la communauté.  Les déchets deviennent un élément distinctif d’un parc à thème, trouvant une vocation d’attraction touristique plutôt qu’un ‘repoussoir’.[3]

En effet, la communauté qui abrite le site contaminé a refusé des solutions alternatives comme l’enfouissement profond qui dépendrait d’une expertise et de savoirs ressentis comme inaccessibles.  Plutôt qu’une issue qui mettrait le problème « hors de leur portée » (et hors de leur contrôle), les membres de la communauté ont préféré une solution qu’ils peuvent voir et comprendre (et qui de ce fait reste sous leur contrôle).

La solution adoptée par Port Hope possède donc une spécificité sociale très forte.  Sans doute la solution choisie a-t-elle été facilitée par le fait que les déchets radioactifs en question proviennent d’activités industrielles (enrichissement du radium et de l’uranium) ayant impliqué plusieurs générations d’habitants, et de ce fait ayant contribué à la construction de l’économie locale et de la collectivité.  Si le concept de « parc à thèmes » peut fonctionner à Port Hope, cette solution n’est cependant pas nécessairement transférable à d’autres situations.  Mais on ne peut s’empêcher de penser que trouver une solution sociétale pour un avenir partagé de ce Cigéo devrait pourtant être plus facile puisque là aucune contamination antérieure n ‘est à déplorer !

Ce cas d’école suggère que chaque partie prenante de ce projet devrait co- construire des relations sociales/sociétales avec le site, en envisageant et en inventant, en termes sociaux et symboliques, comment la (ou les) communauté(s) concernée(s), mais plus largement l’ensemble des citoyens de notre pays, vont coexister et interagir avec le site, les risques et l’éternité….

En d’autres termes, est ce que maintenant pour être responsables et pour ne pas perdre la « mémoire », chacun de devrait-il pas s’emparer et parler de ce sujet. Osons même des symboles forts qui viendront renforcer pour l’éternité la route du souvenir de cet enfer qu’a été la seconde guerre mondiale….Pourquoi ne pas dédier un « mausolée » autour duquel chaque génération, tous les 20 ans, lors d’une commémoration, pourraient reprendre la discussion sur l’avenir de ce site et de ces déchets, y compris au regard de l’avancée des connaissances ?

 

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[1]La mission de l’Andra (Agence Nationale  pour la gestion des déchets radioactifs) est de trouver, mettre en œuvre et garantir des solutions de gestion sûres et définitives pour l’ensemble des déchets radioactifs français. L’Andra est une agence gouvernementale sous tutelle dus Ministres chargés de l’énergie, de l’environnement et de la recherche qui a été créée en 191 pour être indépendante des producteurs de déchets nucléaires.

[2]   Sylvie Faucheux & Martin O’Connor, 2015, La gestion démocratique des déchets nucléaires est-elle possible ? in  Rémi Barré et alii (eds), Un demi-siècle d’environnement entre science, politique et prospective en l’honneur de Jacques Theys,  Editions Quae.

[3] Cette discussion sur Port Hope est adaptée de la contribution au Forum for Stakeholder Confidence (FSC) par O’Connor (2003).  Voir les sites http://www.nea.fr/html/civil/welcome.html et http://www.oecd-nea.org/rwm/fsc/ pour une documentation très abondante des activités du FSC depuis 2000.

2 plusieurs commentaires

  1. Eh bien, nous entrons un peu plus profondément (500 mètres sous le sol!) et un peu plus concrètement (dans les alvéoles…) dans ce que nous exposions il y a plus de 15 ans comme la « responsabilité historique » [en anglais: historical liability »], qui est le sens lourd de se reconnaître « responsable de fait » mais bien plus tard pour pratiquer un « principe de précaution ». Voir : Martin O’CONNOR & Sybille VAN DEN HOVE “Prospects for Concertation on Nuclear Risks and Technological Options: Innovations in Governance Practices for Sustainable Development in the European Union”, Journal of Hazardous Materials (20001), Vol.86, pp.77–99.
    Ce thème se trouve prolongé, en anglais, dans un essai par moi même: “Radioactivity Within Without”, chapter 12, pp. 233-252 in A. Guimaraes Pereira & S. Funtowicz (eds., 2009), Science for Policy, Delhi: Oxford University Press. Il existe une version française non encore publiée (grâce à mon collègue du feu C3ED, Yorghos Remvikos : « Déchets radioactifs et développement durable : une histoire métaphysique de la libération d’énergie », disponible dans la série des Cahiers du C3ED, N°2008-03.

  2. Merci pour ce témoignage et pour la réflexion très intéressante que vous avez développée dans votre paragraphe consacré à la responsabilité et l’équité intergénérationnelle.

    Une petite remarque néanmoins : la durée de vie des déchets HA-MAVL est de l’ordre d’un million d’années (et non cent) ; ce qui est déjà une éternité à l’échelle humaine mais assez différent d’un point de vu géologique/sûreté 😉

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